Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentary, n° 147, 15 octobre 2004
« Le Référendum »
Le 2 novembre
prochain, les élections présidentielles aux Etats-Unis auront valeur de
référendum sur (la politique menée par) Georges Bush et la guerre (américaine)
en Irak. Si le monde entier pouvait voter, Bush serait battu à plate couture. Il
n’obtiendrait qu’à grand-peine 20 % des voix. Et même dans des pays dont le
gouvernement a soutenu la politique des Etats-Unis – Grande-Bretagne, Italie,
Pologne, Pakistan… – la majorité de la population pense que la guerre était, au
mieux, une grave erreur de jugement politique et , au pire, une action illégale
et immorale. Il n’est pas douteux qu’en Irak même, Bush serait battu.
Mais revenons sur
Terre : le monde entier n’a pas le droit de vote aux Etats-Unis. Seuls,
les citoyens des Etats-Unis s’exprimeront. Et ils sont beaucoup plus partagés
par moitié que le reste du monde. Quand les Etats-Unis ont envahi l’Irak, en
avril 2003, une confortable majorité de leur population ont soutenu le
gouvernement. Mais ce soutien n’a cessé de s’éroder, lentement mais sûrement,
depuis lors et, aujourd’hui, une majorité (mais seulement : une étroite
majorité) pense que Bush a fait une funeste erreur.
De fait, les
sondages d’opinion dressent un tableau étrange de la situation politique
américaine. Si la question posée est celle de l’Irak, alors Bush est en
mauvaise posture, et sa situation empire de jour en jour. Mais si les sondeurs
posent, en revanche, des questions sur la « guerre contre le
terrorisme » ou ce que l’euphémisme en cours désigne par « sécurité
intérieure », une majorité d’Américain pensent que Bush s’en tire
honorablement. Ou, en tous les cas, que son concurrent ne ferait pas mieux,
sinon pire. Il est dès lors permis de se demander sur quoi porte l’appréciation
fournie par les sondages ?
Quand les
questions portent sur l’Irak, les sondeurs mesurent un phénomène concret :
la stabilité de l’Irak, la puissance de l’insurrection. Et ce que l’opinion
états-unienne constate, c’est que, chaque jour, des Américains et des Irakiens
sont tués, et qu’il n’existe aucune indication que la situation soit appelée à
s’améliorer avant longtemps. Même l’administration Bush le reconnaît, avec la
clause de style que bien que la situation en Irak puisse encore se détériorer,
elle finira par s’améliorer ! Mais quand les questions des sondeurs
portent sur le terrorisme, ce que les réponses des sondés mesurent n’est pas
quelque chose de concret. Il s’agit bien, plutôt, d’une peur indéfinie, au
sujet d’un ogre en vadrouille quelque part, qu’il est difficile de plaquer au
sol, que l’on appelle fondamentalisme musulman, Al-Qa’ida, ou tout simplement
« les terroristes ». Etant donné qu’il s’agit d’un danger informe, et
très largement occulte, la réaction qu’il suscite est beaucoup plus fondée sur
l’émotion que sur la froide analyse.
Quand les
sondeurs mettent le doigt sur les peurs américaines, beaucoup (peut-être la
majorité) des répondants s’expriment non en termes de solution à apporter à des
problèmes réels, mais en donnant libre cours à leur détresse psychique. Quotidiennement,
les journaux les informent que la guerre en Irak, bien loin, en réalité,
d’avoir affaibli Al-Qa’ida, l’a renforcée. Néanmoins, cela ne semble pas
déranger autant Bush qu’on l’attendrait. Bush mise sur le soutien au tableau
qu’il trace de la situation : un tableau à la fois macho et manichéen, en
noir et blanc. Il entend bien n’exsuder que force inébranlable, et une partie
de l’électorat vibre à cette illusion.
A écouter les
deux candidats débattre des problèmes de l’heure, il est clair qu’ils veulent
faire vibrer la corde sensible de la peur de l’avenir, chez les électeurs. Ce
sur quoi Bush met particulièrement l’accent, c’est la peur suscitée par un
ennemi. Et il justifie tout ce qu’il fait au nom de la nécessité de faire face
au dit ennemi. Ce que Kerry souligne, en revanche, c’est la peur du déclin. Il
affirme que Bush a porté atteinte au prestige et à la puissance des Etats-Unis
dans le monde, par son incompétence en matière de politique extérieure, en
« menant la mauvaise guerre, au mauvais moment, au mauvais endroit. »
Il dit que les emplois sont en train de disparaître, aux Etats-Unis, en
particulier dans l’industrie manufacturière, en soulignant cruellement que Bush
est le premier président, depuis soixante-dix ans (comprendre : depuis la
grande crise économique de 1929) durant le mandat duquel l’emploi a en réalité
diminué. Il dit aux Américains qu’ils ont du souci à se faire pour leurs
retraites, et que les propositions de Bush en matière de sécurité sociale ne
feraient que rendre la situation encore plus difficile. Il porte le coup de
grâce à Bush en indiquant que l’irresponsabilité de Bush en matière fiscale met
en danger la solvabilité du pays, et donc le niveau de vie futur des enfants
américains.
A tout ceci, Bush
réplique qu’il est optimiste au sujet de l’ « avancée triomphale de
la Liberté dans le monde entier ». Mais ayant dit cela, il revient
immédiatement à son leit-motiv : les Etats-Unis sont en grand danger, un
danger dont la solution se trouve, au premier chef, entre leurs mains, et il
affirme que Kerry, trop faible, ne saurait faire l’affaire face à ces terribles
dangers que, lui, maîtrise si parfaitement …
Comme on le voit,
au menu, c’est : la peur, la pétoche, les foies. Vous allez me dire :
« Avec autant de fumée : il doit bien y avoir le feu, quelque
part ? » La dernière fois où les Américains ont autant flippé, ce fut
durant la grande dépression, laquelle avait débuté en 1929. Quelques années
après, le président Franklin Roosevelt, fraîchement élu, avait fait cette déclaration
mémorable, lors de son discours d’intronisation, en 1933 : « La seule
chose dont nous devions avoir peur, c’est de la peur. » Roosevelt proposa
alors le New Deal [Nouveau Contrat], une sécurité sociale, l’officialisation
des syndicats, une politique de « bon voisinage » en Amérique du
Sud. Et lorsque les Etats-Unis furent attaqués, à Pearl Harbor [par l’armée
japonaise, ndt], ce qui entraîna leur entrée dans la Seconde guerre mondiale,
il énonça les « quatre libertés », lesquelles comportaient « la
liberté [au sens d’ « être libéré »] de toute crainte ».
Durant cette
période (difficile), le peuple américain recouvrit son estime de lui-même, et
il se sentit à nouveau bien dans sa peau, et bien dans son rôle de part le
vaste monde. Cela dura tout au long des présidences de Truman, Eisenhower,
Kennedy, et les premières années du mandat de Lyndon Johnson. La guerre du
Vietnam fut le choc qu’elle fut à la fois parce que l’image que les Etats-Unis
se formaient d’eux-mêmes fut attaquée de l’intérieur même des Etats-Unis, et
parce que, malgré leur immense puissance militaire, ils n’ont pas donné
l’impression qu’ils pourraient gagner un jour cette guerre. Suivirent trente
années d’incertitude et d’introspection de l’opinion américaine, qu’elle trouva
difficiles à affronter. Carter a exprimé cette incertitude ouvertement :
il fut écarté au profit du souriant Ronald Reagan qui parla de la « petite
ville sur sa colline » - à nouveau : le rêve d’une Amérique immaculée
et confite dans sa satisfaction morale.
L’effondrement de
l’Union soviétique sembla confirmer ce rêve éveillé. Mais elle ne tarda pas à
être suivie par les défis de Saddam Hussin et les épurations ethniques dans les
Balkans et en Afrique, que les Etats-Unis, en dépit de leur puissance militaire
indiscutée, n’ont pas réussi à contenir efficacement. Les craintes étaient déjà
croissantes (chez les Américains) lorsque Oussama Ben Laden réussit à attaquer
les Etats-Unis chez eux et que Bush se saisit de l’opportunité ainsi offerte
pour mettre en application le plan d’invasion de l’Irak, formé depuis bien
longtemps par les néocons. Le but recherché était que cette invasion
restaurerait l’hégémonie absolue des Etats-Unis dans le système mondial. En
réalité, elle n’a fait que l’affaiblir un peu plus. Et l’opinion américaine le
sent, même si ce n’est que vaguement.
Alors : que
peuvent faire les Américains ? Ils n’en savent rien, mais ils vont voter. Et
ils voteront soit pour Bush, soit contre lui. Nous verrons bien…
Par
Immanuel Wallerstein
Traduit de
l’anglais pour Quibla par Marcel Charbonnier
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fax: 1-607-777-4315.
Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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