Fernand Braudel Center, Binghamton University
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150, 1er décembre 2004
Elections, vous avez dit : « Elections » ?
Les élections
sont devenues la chose la plus naturelle qui soit, dans notre monde
contemporain. Presque tous les pays procèdent à des élections, de manière
répétée. Mieux encore, presque tout pays clame qu’il est une démocratie. En
prononçant le mot ‘démocratie’, la première chose à quoi l’on pense, c’est le
fait que ce système politique implique la tenue d’élections. Mais pas de
n’importe quel type d’élections ; on pense à ce qu’il est convenu
d’appeler des élections « libres ». Selon la plupart des définitions,
une élection libre, c’est au minimum une élection où des candidats alternatifs,
représentants différents points de vue, peuvent se présenter à l’électorat,
communiquer librement avec lui et être élus par les votes librement exprimés
dudit électorat. Le résultat d’une telle élection libre est supposé devoir être
considéré comme une décision légitime, en matière de qui gouvernera une unité
politique déterminée (ou, dans le cas d’un référendum, en matière de laquelle
parmi deux décisions acquerra force de loi). Si une élection est libre, la camp
perdant doit reconnaître qu’il a perdu l’élection, honnêtement. Par conséquent,
le perdant est censé accepter les résultats du vote, incarnation de la volonté
majoritaire.
Dans cette
description standard, je décèle un nombre énorme de présupposés. Etant donné
que dans beaucoup de cas, sans doute la majorité, les élections sont
importantes, les votants en suivent les résultats avec passion – avant, pendant
et après – et bien souvent, ils n’en acceptent pas les résultats, passivement. En
effet, ils protestent contre le fait que les élections ont été effectuées de
manière malhonnête, voire qu’elles ont été frauduleuses, et que par conséquent,
leurs résultats sont entachés d’illégitimité. Ceci se produit fort souvent. Si
l’on pense à des élections récentes, ou annoncées, partout dans le monde, il y
a eu une série d’élections, avec des résultats contestés : ainsi, pour le
passé, de l’Iran, du Venezuela , des Etats-Unis, de la Géorgie et de l’Ukraine,
en 2004, plus, à l’avenir, l’Irak et la Palestine, bientôt, en 2005 – élections
qui voient leurs résultats contestés par avance. Il est important de noter que
toutes les élections n’ont pas fait l’objet de controverse. Beaucoup de pays
ont tenu des élections, en 2004, au sujet desquelles aucune question sérieuse
de légitimité n’a été soulevée. Citons, comme exemples : le Canada,
l’Espagne, l’Uruguay et l’Inde.
Il est dès lors
très intéressant de voir quels types de questions ont été soulevées par les
dernières élections contestées, ainsi que les raisons pour lesquelles ces
élections ne se sont pas déroulées suffisamment en douceur pour que nul ne
prenne la peine d’en parler autrement qu’afin d’analyser les raisons qui ont fait
que celui qui les a remportées les a remportées. Nous devons commencer par
supposer qu’il y a toujours des pratiques, durant une élection, qui n’obéissent
pas aux lois théoriques de la légalité et de l’honnêteté. Généralement, ce
n’est que lorsque des pratiques frauduleuses se sont produites à un moment où
les élections étaient assez rapprochées pour que les dites pratiques aient été
susceptibles d’en avoir modifié les résultats qu’elles suscitent nombre de
controverses.
La première
question – sans doute la plus élémentaire de toutes – est celle de savoir qui a
le droit de voter ? Le concept d’élections libres et justes présuppose
généralement que tous les citoyens au-dessus d’un âge déterminé (généralement
dix-huit, ou vingt et un ans) soient éligibles à la faculté de voter. Aujourd’hui,
toute élection qui ne s’effectue pas au moins sous la forme du suffrage
universel des deux sexes est considérée comme ne remplissant pas les critères
d’une élection libre. Ces garanties tendant à être légales, dans la plupart des
pays, et en vigueur jusqu’à une date butoir précise, quelques jours avant
l’élection, la question de l’exclusion du droit de vote n’est généralement pas
soulevée comme un problème banal. Mais ce problème a été précisément soulevé
par certaines personnes, dans le contexte des élections (présidentielles)
américaines. Aux Etats-Unis, où les lois varient selon les Etats, la question
de savoir si des délinquants [am. : « felons »] peuvent ou non
voter est loin d’être quelconque. Seuls deux Etats, sur les 51, permettent aux
prisonniers de voter. Et certains Etats excluent les « felons » du
vote de manière permanente, même après qu’ils aient purgé leur peine. Les
prisonniers étant originaires principalement de groupes (ethniques)
minoritaires, l’effet de ces mesures est de réduire de manière significative
les droits des Noirs à voter, dans certains Etats. Et cela, le système des
collèges électoraux étant ce qu’il est, peut, à coup sûr, affecter le résultat.
Ainsi, par exemple, George W. Bush aurait perdu les élections, en 2000, si les
condamnés n’avaient pas été très largement interdits de vote, en Floride. Il
est tout aussi difficile de savoir à quel point la levée de cette même
interdiction aurait pu affecter les présidentielles de 2004…
Qui peut être
candidat ? Telle fut la grande question, lors des élections iraniennes. Dans
le système actuel, il existe en Iran un organisme officiel qui doit valider le
droit de tel ou tel candidat à se présenter à une élection. Cette structure
était contrôlée par une des principales factions candidates aux élections, et
elle a refusé de valider beaucoup des candidatures de la faction opposée. Dans
le cas des prochaines élections en Palestine, les Israéliens permettront-ils à
Marwan Barghouthi, aujourd’hui emprisonné, de se porter candidat, et, s’il est
élu, pourra-t-il véritablement exercer le pouvoir ?
Qui a accès aux médias ? Tout dépend de qui contrôle lesdits média, le
plus souvent économiquement. Dans certains cas – notamment en Géorgie, en Iran
et virtuellement en Irak – le gouvernement exerçait un lourd contrôle sur les
médias, privant l’opposition de la possibilité de défendre ses dossiers dans
les médias. Dans le cas de la Palestine, Israël contrôle les médias, et il nous
reste à voir quel impact ce contrôle aura. La question de l’argent et de son
impact sur l’accès aux médias, qui vendent leur espace, est depuis très
longtemps un problème majeur, aux Etats-Unis.
Mais tous ces
problèmes se posent, pour ainsi dire, préalablement au vote proprement dit. C’est
au moment même du vote que la plupart des plaintes les plus sérieuses sont
généralement formulées. La première concerne les tentatives d’intimider des (ou
les) électeurs. L’intimidation peut prendre bien des formes. Il y a l’effet de
la mobilisation de certains électeurs par la force armée ou des gros
bras ; parfois, au contraire, on empêche, par la force, des électeurs de
voter. L’opposition a soulevé cette accusation, au Venezuela. Cela sera
certainement un problème, en Irak. Mais il existe aussi des formes plus
subtiles d’intimidation. Il a été avancé que, dans les élections américaines,
l’intimidation a pris la forme du déni non motivé de leur droit de vote opposé
à certains électeurs, ou encore la diffusion de rumeurs infondées concernant le
droit de vote de certaines catégories d’électeurs. Il est à craindre que la
présence prolongée de troupes israéliennes d’occupation dans les territoires
palestiniens n’ait pour effet de rendre le vote difficile pour les
Palestiniens, et a fortiori – leur campagne électorale, pour les candidats
palestiniens…
Le plus gros
problème est – toujours – le décompte des résultats. Cela fut un problème au
Venezuela, aux Etats-Unis, en Géorgie et en Ukraine, et cela se produira
vraisemblablement, à nouveau, en Irak et en Palestine. Jusqu’à ce jour,
l’opposition vénézuélienne conteste le décompte des voix, mais des associations
d’observateurs nationaux ont affirmé que ce décompte avait été honnête et les
résultats de l’élection sont, aujourd’hui, généralement acceptés. Aux
Etats-Unis, le comptage des voix est toujours contesté, dans certains Etats
(parfois, devant les tribunaux). Une plainte, conséquence de la technologie
avancée, concerne l’accusation de manipulation de résultats générés
informatiquement, aucune trace dite « papier » n’étant plus
disponible. La preuve, largement diffusée via Internet, résulte d’une série de
calculs, qui montrent que certains résultats validés sont hautement
improbables. En Géorgie, en raison d’une rébellion de la rue, le gouvernement a
reculé et il a effectivement admis que les résultats initialement annoncés
avaient été bidouillés. C’est le sujet de l’heure, en Ukraine. Ces questions
sont toujours rendues encore plus complexes par les règlements en matière de
recomptage, ainsi que par les décisions des commissions électorales ou des
tribunaux (qui sont susceptibles d’être eux-mêmes contestés, comme au
Venezuela, aux Etats-Unis ou en Ukraine).
Et puis se pose,
enfin, la question de savoir si l’on peut tenir des élections libres et
honnêtes dans des situations de désordre politique et militaire. C’est la
question centrale, aujourd’hui, au sujet des élections à venir en Irak. Ainsi,
par exemple, la combinaison de l’insurrection et de l’appel au boycott ou à
l’ajournement des élections lancé par la plupart des partis et autorités
religieuses sunnites aura vraisemblablement pour conséquence la réduction au
strict minimum de la participation sunnite au scrutin, auquel cas il sera très
difficile de considérer légitimes les résultats de cette élection.
Enfin, il y a le
problème des interférences extérieures. Le gouvernement vénézuélien a accusé
les Etats-Unis d’avoir ouvertement aidé l’opposition. En Géorgie, en Ukraine,
en Irak, en Palestine, des forces manifestement extérieures ne se sont pas
contentées de s’intéresser de très près aux résultats : elles ont exercé
leur influence activement, affectant les résultats, ou affectant le débat
post-électoral autour des résultats.
D’une manière
générale, lorsque le concept d’élections libres et équitables est invoqué, cela
s’accompagne d’une bonne dose d’hypocrisie. Des élections sont censées décider
d’un résultat politique. Mais bien souvent, la bijection causale est orienté
dans le sens exactement opposé. Ce sont les politiques qui décident des
résultats apparents. Et parfois, dans les élections contestées, un compromis
politique dans les coulisses affecte la décision de savoir si les résultats
peuvent, ou non, être considérés légitimes.
Ce n’est certes
pas que les élections devraient n’être ni libres, ni équitables. Le problème,
c’est que nous sommes très loin d’être en mesure de garantir que tel sera bien
le cas, dans l’ensemble du monde, au Sud comme au Nord. Et un vieux proverbe
nous rappelle que « Ceux qui vivent dans des maisons de verre devraient
s’abstenir de lancer des pierres ».
Tout au moins,
s’ils veulent absolument en lancer, qu’ils le fassent avec toute la prudence
requise !
Par
Immanuel Wallerstein
Traduit de
l’anglais pour Quibla par Marcel Charbonnier
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l’auteur à l’adresse électronique suivante:
immanuel.wallerstein@yale.edu,
fax: 1-607-777-4315.
Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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