Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentaire 151, 15 déc.
2004
Le Lièvre et la Tortue, ou :
La Chine et les USA, des stratégies géopolitiques en concurrence
Il faut remonter à la visite rendue par
Richard Nixon à Mao Zedong, le 21 février 1972, pour retrouver le type
d’alignements géopolitiques mondiaux que nous connaissons aujourd’hui. Cette
rencontre avait représenté un changement spectaculaire dans les hostilités
géopolitiques de l’après-(deuxième)-guerre mondiale. La principale conséquence
en fut que la Chine et les USA, cessant de se comporter comme s’ils avaient en
face d’eux leur ennemi numéro Un, se mirent à se considérer mutuellement comme
des collaborateurs en puissance sur la scène internationale (j’ai bien écrit «
collaborateurs » : c’est moins fort qu’ «alliés »). Chacun a veillé à ne rien
faire qui risquât de permettre un retour à la période antérieure à 1972,
laquelle avait connu, on s’en souvient, une guerre épouvantable en Corée et une
joute rhétorique ad nauseam dans le monde entier. Cette relation
précautionneuse - on pourrait même la qualifier d’attentionnée – s’est
poursuivie sans anicroche jusqu’à aujourd’hui ; elle a survécu, intacte, y
compris à l’ère de la politique extérieure agressive des néoconservateurs
américains, sous le règne de George W. Bush. C’est dire.
Initialement, c’est le désir de chacun des deux pays de contenir (voire même si
possible à pousser à la baisse) la puissance de l’URSS qui a rapproché les deux
pays. Mais ils ne tardèrent pas à découvrir qu’ils pourraient retirer des
bénéfices économiques non négligeables d’une relation mutuelle moins tendue. Et
tous deux formèrent des visions de long terme susceptibles d’être corroborées
par ce curieux arrangement bilatéral. Les USA se sont employés à apprivoiser la
Chine, à l’extraire de son cocon maoïste et à la lancer dans le maelström du
marché capitaliste planétaire. De son côté, la Chine s’est attachée à acquérir
des technologies, des marchés et, par-dessus tout, à gagner du temps afin de se
renforcer tant économiquement que militairement et de pouvoir devenir une
superpuissance. Dans une certaine mesure, jusqu’ici, tant la Chine que les USA
ont été chanceux dans leurs entreprises.
Seulement voilà : alors que nous pénétrons un peu plus profondément dans le
vingt-et-unième siècle, nous commençons à apercevoir que chacune des deux
puissances poursuit en réalité une stratégie politique bien différente de sa
partenaire, et qu’elles se livrent une compétition quasi amicale, mais
néanmoins acharnée. Toute puissance majeure, dans le système inter-étatique,
dispose de quatre cartes, qu’elle peut abattre sur le tapis, afin d’atteindre
la puissance et la prééminence : la carte économique ; la carte politique ; la
carte militaire et la carte culturelle / idéologique. Bien entendu, les cartes
dont chacune dispose ne portent pas toutes le même nombre de points, et le
choix en matière de politique étrangère est, dans tous les cas, la carte
maîtresse : l¹ « atout » de la belote.
Que sont les USA, sinon une puissance hégémonique sur le déclin ? Leur carte
économique perd inexorablement de son ascendant, depuis bientôt quarante ans. L’inflation
incroyable de la dette nationale, de par la politique de Bush, a rendu la
situation économique américaine bien moins favorable qu’elle ne l’était voici
seulement cinq ans. Les produits manufacturés américains sont pour la plupart
condamnés à ne pouvoir être exportés et voici qu’aujourd’hui, nous apprenons
que le Brésil est en passe de coiffer au poteau les USA dans le domaine des
exportations agricoles - dernier secteur d’exportation dans lequel les USA
détenaient le leadership mondial. La puissance économique déclinante des USA a
entamé leur puissance politique, en particulier (mais pas seulement) en Europe,
et la fiasco irakien de Bush a considérablement renforcé les impressions
défavorables. Quant à la puissance idéologico-culturelle des USA, elle a perdu
l’argument massue dont elle faisait usage afin de fédérer les soutiens à
travers le monde, avec l’effondrement de l’URSS. Quant aux efforts américains
consistant à se servir de la « guerre contre le terrorisme » en guise de
substitut idéologique à cet ennemi disparu, on sait à quel point ils sont
vains.
Aussi les USA ont-ils dû abattre sur le tapis vert la seule carte valable
qu’ils avaient encore dans leur jeu : la carte militaire. Toutefois, là encore,
les USA font moins bien qu’on l’aurait escompté. En Irak, ils ont apporté la
démonstration (encore une fois, s’il était nécessaire) qu’ils sont
fondamentalement incapables d’en finir avec une insurrection nationaliste. Mais
attention : ils détiennent toujours un avantage incroyable en terme de fourbis
militaire et ils consacrent une proportion énorme de leur richesse nationale au
maintien et au renforcement de ce levier.
La clé de la supériorité militaire des USA réside encore dans leur arsenal
nucléaire. Ceci explique pourquoi ils continuent à manifester une préoccupation
hystérique au sujet de la prolifération. Toutefois, ils comprennent de mieux en
mieux (même l’administration Bush…) qu’ils ne parviendront pas à empêcher
plusieurs pays d’accéder à l’arme nucléaire. La Corée du Nord et l’Iran sont
peut-être les premiers sur la liste, mais il y a une longue liste de pays qui
commencent tout doucettement (ou moins calmement) à prendre le tram en marche. Le
fait que les USA n’arrivent même pas à obtenir de la Grande-Bretagne qu’elle
s’aligne sur eux dans leur combat pour maintenir l’Iran dans le rang suffit à
montrer à quel point ils sont politiquement en mauvaise forme…
Cela ne signifie nullement qu’ils soient en train de renoncer à leurs efforts
visant à maintenir leur hégémonie militaire incontestée. Ils foncent tête
baissée dans le développement de ce qu’il est convenu d’appeler les «
mini-nukes », les « bombinettes ». Ces bombes nucléaires miniaturisées sont
d’ores et déjà « raisonnablement » destructrices. Elles ont à peu près la
puissance des bombes utilisées à Hiroshima et à Nagasaki. En revanche, elles
présentent deux caractéristiques qui les distinguent de ces deux bombes
thermo-nucléaires : elles peuvent s’enfoncer profondément dans le sol (et donc,
dans des abris sous-terrains ennemis) et elles provoquent moins de dommages
collatéraux, ce qui est censé les rendre moins condamnables politiquement. Les
USA en produisent tous les jours que le Bon Dieu fait, à Los Alamos, et ils
vont probablement les « tester » avant la Saint Glinglin. Ces bombes nucléaires
miniaturisées ne sont pas conçues comme des armes dissuasives, mais bien comme
des armes destinées à un usage carrément préemptif. Si les USA parviennent à
produire des « mini-nukes » viables, nous pouvons nous attendre de la part des
autres puissances à une course mondiale aux armements, afin de tenter de
contrer leur avantage indéniable.
Et pendant ce temps-là, que fait la Chine ? Elle suit, pour sûr, une piste bien
différente. Elle s’attache, bien entendu, à renforcer son appareil militaire. Mais
sur ce front, elle ne sera pas à parité avec les USA, à tous les égards, avant
longtemps. Sur le plan politique, elle conserve un profil bas, sur la scène
internationale. Son attitude consiste à cultiver les meilleures relations du
monde avec quasiment tout le monde. Mais, à ce jour, la Chine n’est
certainement pas encore prête à jouer le rôle d’un acteur politique majeur. De
plus, le positionnement idéologique de la Chine est, à dire le moins,
déroutant. C’est un « Etat socialiste de marché » : on ne sait pas trop, au
juste, ce que cela peut bien vouloir dire. Parfois, elle remet dans les
mémoires la position qui fut la sienne au bon vieux temps de la conférence (des
Non-Alignés, NdT) de Bandoung, où elle incarnait le leader du Tiers-Monde. Mais,
généralement, elle ne s’enflamme pas pour les dissensions entre le Nord et le
Sud.
Aujourd’hui, la principale carte, dans le jeu chinois, c’est l’atout
économique. La Chine est une puissance économique émergente. On ne sait pas
encore très bien jusqu’où pourra aller sa puissance, en ce domaine. Ce que l’on
sait, en revanche, c’est qu’elle élargit son rôle, patiemment. Une firme
chinoise vient tout juste d’acheter la division OEPC (ordinateurs personnels)
d’IBM, devenant du même coup la troisième au palmarès mondial. De par ses
investissements en bons du Trésor américains, la Chine est un des piliers du
dollar : cela lui confère plus de contrôle économique sur les USA que les USA
n’en ont sur elle, car un retrait de ces investissements (voire même un simple
ralentissement inopiné de leur expansion) serait susceptible de créer un
désastre économique aux USA. La Chine a d’excellentes relations avec l’Iran, et
ces relations lui permettent d’accéder à un pétrole dont elle a un besoin
boulimique et croissant.
Non moins significatif est le fait que le 29 novembre dernier (2004) la Chine a
conclu un accord avec l’ASEAN (Association des Etats du Sud-Est Asiatique),
salué comme « historique », qui va dans le sens de l’établissement d’un bloc de
libre-échange commercial rival des USA et de l’Union européenne. Cet agrément
crée une zone de libre-échange peuplée de deux milliards de personnes et il
s’accompagne de la construction de nouvelles liaisons routières et ferroviaires
entre la Chine et l’Asie du Sud-Est. Pour compléter cette base déjà très
solide, la Chine n’a plus qu’à conclure un accord économique avec le Japon. Cet
objectif sera plus difficile à atteindre, en raison de préoccupations tant
politiques que militaires, chez les deux partenaires. Mais il semble tellement
avantageux, tant pour la Chine que pour le Japon, sur le long terme, qu’il est
bien difficile d’imaginer qu’il ne finisse un jour par devenir réalité.
L’entichement des USA pour leur carte militaire a un fort arrière-goût de
désespoir. L’insistance mise par la Chine sur l’édification minutieuse de son
socle économique, en revanche, est signe de sagesse et de patience. C’est
peut-être un remake du « Lièvre et la Tortue » ?
Par Immanuel Wallerstein
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier pour
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Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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