Fernand Braudel Center, Binghamton University

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Commentary n° 153, 15 janvier 2005

Après Arafat : Arafat II ?

 

Mahmoud Abbas  a été élu président de l’Autorité palestinienne, à la tête de laquelle il succède à Yasser Arafat. Y aura-t-il quelque chose de changé ? La création d’un Etat palestinien en a-t-elle été rapprochée ? Les possibilités d’un accord israélo-palestinien sont-elles plus grandes ? Beaucoup l’espèrent, mais les chances sont bien minces.

 

Depuis 2001, année d’intronisation de nouveaux gouvernements en Israël comme aux Etats-Unis, tant Ariel Sharon que George W. Bush avaient refusé tout contact avec Yasser Arafat. Ils arguaient du fait qu’Arafat aurait représenté un obstacle insurmontable sur le chemin de la paix. De fait, Sharon l’avait placé en situation de consignation domiciliaire et tenté  (avec un indéniable succès) d’empêcher tout représentant d’un quelconque gouvernement étranger de lui rendre visite. En revanche, à peine élu à la succession d’Arafat, Abbas a reçu des appels téléphoniques de Bush et de Sharon qui tinrent à être parmi les premiers à le féliciter. Après quoi, l’interdiction totale d’entrer en contact avec le dirigeant de l’Autorité palestinienne a été levée. Il doit bien y avoir une raison…

 

Le conflit israélo-palestinien appartient à ces conflits de long terme dans lesquels chaque camp représente un groupe aux intérêts profondément opposés à ceux du protagoniste, si bien qu’il est totalement impossible qu’il obtienne la satisfaction de ses objectifs optimaux. Ceci signifie qu’à moins d’éliminer totalement l’adversaire respectif, l’unique solution tient dans  un compromis politique extrêmement douloureux. C’est là précisément la raison pour laquelle des conflits de cette nature sont particulièrement durables. Voici une vingtaine d’années j’ai assisté à une réunion, au cours de laquelle furent comparés les conflits en Israël / Palestine et en  Afrique du Sud. J’avais dit, à l’époque, que, si j’étais relativement optimiste en ce qui concerne le premier et qu’il pourrait être solutionné dans les dix ou vingt années à venir, j’étais en revanche persuadé qu’il n’y avait aucune possibilité de parvenir à un compromis politique en Afrique du Sud. Bien sûr, je me suis trompé. C’est en effet l’exact inverse qui s’est produit. Au début de l’année 1990 et fin 1994 un compromis a bel et bien été atteint, en Afrique du Sud. Et durant la même période, le conflit en Israël / Palestine s’est révélé autrement insoluble.

 

Il est également toujours utile, dans ce type de situation, de faire l’inventaire des   pires peurs, des deux côtés.  Du côté israélien, on redoute que l’Etat d’Israël, en tant qu’Etat juif, ne soit aboli. Du côté palestinien, la crainte est que l’Etat palestinien – un Etat viable – ne soit jamais instauré. Ainsi, la question est celle de savoir si une solution impliquant deux Etats – tous deux viables et prêts à vivre ensemble dans une paix authentique – est envisageable ? Dans les tentatives de règlement déployées tout au long des deux décennies écoulées afin de parvenir à une solution, les trois question à avoir soulevé les plus grandes difficultés sont les suivantes : les  frontières de ces deux Etats ; Jérusalem et, enfin, le droit au retour des réfugiés palestiniens.

 

Ce n’est pas que la continuation de la violence aurait représenté l’obstacle à toute solution.  C’est l’inverse : la violence est la conséquence de cette absence de solution. Les Israéliens insistent sur la cessation totale de l’Intifada comme préalable à toute négociation et ils exigent que l’Autorité palestinienne « élimine » ceux, parmi les Palestiniens, qui veulent qu’elle continue. Les Palestiniens exigent depuis des années que l’Etat israélien mette un terme à l’occupation de zones théoriquement d’ores et déjà placées sous la juridiction de l’Autorité palestinienne et qu’il libère les prisonniers  palestiniens. Aucun des deux camps n’a cédé aux exigences de son partenaire, lesquelles portent, en effet, sur la réalisation d’avancées, en préalable à toute négociation réelle.

 

Dans tout conflit sur le long terme, il est toujours parfaitement irréaliste, pour les deux camps, d’exiger que l’autre désarme de manière significative. Ils ne le feront d’ailleurs jamais avant que soit obtenue une quelconque solution. Mais un règlement requière que les dirigeants des deux côté soient assez forts pour entraîner l’adhésion de la majorité de leurs mandants lorsqu’ils passent des compromis douloureux. En Afrique du Sud, c’est cela qui a rendu le compromis possible : Mandela et l’ANC [African National Congress] ont réellement pu garantir que la population blanche et les forces armées accepteraient les accommodements qu’ils proposaient (et que les gens en désaccord seraient nécessairement marginaux).

 

C’est précisément cela, qui manque dans le cas du conflit israélo-palestinien. Même si Mahmoud Abbas et Ariel Sharon entamaient des conversations en toute bonne foi, il est fort douteux que l’un, ou l’autre, pourrait garantir que sa population accepterait des arrangements sur un compromis. Abbas est célébré par la presse comme quelqu’un dont le style et l’allure diffèrent profondément de ceux d’Arafat. Le style ? Oui, probablement. Le look ? Mmmh… Sans doute pas . Si Abbas, qui n’était pas particulièrement populaire dans les sondages effectués depuis six mois en Palestine, a remporté aisément les élections, c’est parce que le Fatah, principale organisation de lutte (nationale) palestinienne, a voulu de faire front unifié et anéantir ainsi toute les excuses invoquées par Sharon (et Bush) pour se refuser à négocier. Quant au Hamas, il voulait essentiellement perdurer dans l’existence, précisément en s’abstenant, pour les mêmes raisons.

 

Mais Abbas est tenu au bout d’une laisse tendue. Il doit fournir des résultats tangibles, et rapidement. Pour les Palestiniens, cela signifie qu’il doit effectivement créer un Etat sur la totalité (ou sur la quasi totalité) de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem Est – un Etat entièrement souverain. Et il doit obtenir certaines concessions (quand bien même seraient-elles minimes) sur le droit au retour des réfugiés. Bien entendu, ce sont là exactement les mêmes objectifs que ceux qu’Arafat s’était efforcé d’atteindre. Arafat avait échoué, mais il n’en avait pas moins continué à jouir du crédit propre au fait qu’il était le dirigeant historique du mouvement de libération palestinien, et aussi quelqu’un qui avait réellement tenté quelque chose. Abbas, bien que militant fondateur du Fatah et un de ses plus hauts dirigeants de longue date, n’est pas Arafat : il ne saurait se reposer sur des lauriers qu’il n’a pas.

 

Sharon a bâti sa carrière sur le refus de restituer la plus grande partie de la Cisjordanie et de Jérusalem Est aux Palestiniens, ainsi que sur le rejet de toute idée ne serait-ce que d’une réinstallation alibi d’un nombre symbolique de réfugiés réfugiés. Il est clair que sa laisse est encore plus courte que celle d’Abbas. Mais, du point de vue palestinien, son plan de retrait israélien unilatéral de Gaza n’est qu’une concession tout à fait mineure. De plus, en Israël, il rencontre une résistance féroce. Il n’est pas tout à fait évident qu’il puisse le retirer de son agenda. L’idée qu’il puisse accepter les frontières d’un Etat palestinien incluant la totalité de la Cisjordanie + Jérusalem Est défie la logique politique présente.

 

Aussi : où en sommes-nous, aujourd’hui ? Nous assisterons vraisemblablement à des négociations décevantes, qui n’aboutiront à rien. Sharon continuera à insister sur son exigence qu’Abbas arrête tous ceux qui s’engagent dans des actions violentes. Abbas continuera à refuser de le faire, en cantonnant ses efforts à persuader les Brigades des Martyrs d’Al-Aqça, le Hamas et d’autres à s’associer à la conclusion d’une trêve a durée indéterminée. Lorsque cela aura échoué – comme il est vraisemblable – Sharon se mettra à accuser Abbas de n’être rien d’autre qu’un Arafat Bis. Ou alors, si Abbas fait ce que Sharon exige de lui, il perdra la légitimité sursitaire qui est la sienne, avant même d’avoir obtenu un Etat palestinien aux frontières acceptables, et il sera sans doute condamné à l’isolement au sein de son peuple.

 

Quant à une intervention extérieure, c’est pure chimère. La seule puissance susceptible d’intervenir effectivement, c’est  les Etats-Unis, et l’administration Bush ne peut tout simplement pas rompre d’une manière réelle avec Sharon. Ceci, pour des raisons multiples, dont la moindre n’est pas la puissance du sionisme chrétien au sein des partisans chrétiens de droite de l’administration Bush.

 

Bien entendu, des miracles se produisent, parfois . Et la Terre Sainte est censée être un théâtre privilégié, pour des miracles . Mais l’analyse politique séculière de la situation ne soulève pas beaucoup d’espoirs à court terme. Après Arafat I, il est quasi certain que c’est à Arafat II que nous aurons droit…

 

Par Immanuel  Wallerstein

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

 

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Ces commentaires, édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.

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