Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentaire No. 157, 15 mars 2005
L’Extrême-Orient et le Monde: les
prochaines décennies
Remontant jusqu’aux années 1960,
peu d'analystes occidentaux auraient
cru que le Japon ou la Chine, et, bien
sûr encore bien moins la Corée, deviendraient des acteurs décisifs dans
l'économie-monde. Aujourd'hui, plus personne n’en doute. Dans les années 1980,
la presse occidentale diffusait un torrent d'articles quasi-hystériques sur la domination imminente du Japon. Ce
thème s'éteignit dans les années 1990, succédé après l'année 2000 par un autre
flot d'articles tout aussi hystériques sur la domination imminente de la Chine.
Où trouver la réalité?
Il ne fait aucun doute que l’Extrême-Orient tout entier a fait d’énorme
progrès comme centres d’accumulation du capital, de technologies de pointe et
de croissance industrielle. En outre, toutes les courbes montent en flèche. L'important,
bien sûr, ne sont pas les chiffres absolus mais les chiffres relatifs à ceux
des autres principaux centres d’accumulation du capital - surtout ceux des
États-Unis et l'Europe de l'Ouest. En gros, on peut dire qu’au moins depuis les
années 1970 la puissance économique des États-Unis est en déclin par rapport à
la fois à l'Europe de l'Ouest et à l’Extrême-Orient, et que, pour l'instant,
ces deux régions sont elles-mêmes demeurées égales.
Je fais ici allusion aux forces
dans tous les domaines - production, commerce et finance. L'ultime grand
bastion des États-Unis, c'est le dollar comme monnaie de réserve. Mais ce
bastion est mis en péril par la baisse continuelle du dollar, due aux gigantesques déficits fiscaux des
États-Unis, à la fois de la dette nationale et des comptes courants, déficits
grossissant sans cesse et à une vitesse vertigineuse. Comme tout le monde le sait, l’unique façon pour
les États-Unis de contrecarrer ces déficits « jumeaux », c'est
d'emprunter de l'argent. Et les principaux prêteurs sont la Chine et le Japon,
et notamment jusqu’à un certain point la Corée du Sud. La grande question
débattue dans la presse mondiale est de savoir si l'Extrême-Orient continuera
ou non d'acheter les billets de la trésorerie des États-Unis au taux courant
des dernières années. Ces trois pays ont fait savoir durant les six derniers
mois qu'ils envisageraient la diversification de leurs avoirs en d'autres
devises étrangères. L'argument veut, sans toutefois faire l'unanimité, que, si
l'Extrême-Orient réalisait ce dessein, le cours du dollar culbuterait encore
plus bas, peut-être à pic, et que cela, du même coup, provoquerait probablement
une grave dépression aux États-Unis avec des réverbérations dans d'autres
parties du monde.
À mon avis, l'administration Bush
n'a ni l'intention, ni la capacité politique de résorber les grands déficits « jumeaux ». Dans
un avenir rapproché, les pays de l'Extrême-Orient auront à choisir entre deux
dangers. D'une part, s'ils compriment leurs investissements en avoirs en
dollars, la capacité d'achat de leurs biens par les États-Unis sera affaiblie,
entraînant une baisse des emplois et des profits. D'autre part, s'ils
continuent à investir dans un dollar en baisse, ils perdront avec le temps de
la richesse nationale. Le premier danger est une menace à court terme. Le
second danger est une menace à moyen terme. À mesure que les déficits des
États-Unis s'amplifieront, ce dernier sans doute prendra de plus en plus
l'avant-scène. D'ailleurs, cela se dessine déjà. Je pense qu'il soit tout à
fait concevable que l’Extrême-Orient adopte la voie de la diversification et
que le dollar perde son usage mondial de monnaie de réserve. Dans cette grande
turbulence, je crois aussi que les États-Unis ont beaucoup plus à perdre -
économiquement et politiquement - que l'Extrême-Orient, et que cet atout par
conséquent servira d'aiguillon à l'Extrême-Orient pour s’engager dans cette
direction maintenant plutôt que dans
l’avenir.
Que va-t-il donc arriver? Notre
système-monde déjà fort chaotique, le
deviendra davantage. Un de nos soucis est le retentissement de ce chaos sur le
pouvoir militaire et les conflits de pouvoir. Ce qui arrivera est très
difficile à prévoir. D'abord, les États-Unis pourraient emprunter l'une de deux
trajectoires bien divergentes - retour à l'isolationnisme fondé sur la
forteresse Amérique ou l’aventurisme avec plus d’unilatéralisme. Mais aussi
l’une et l’autre - d’abord l'aventurisme et ensuite la forteresse Amérique. Un
tel choix, bien sûr, est décisif pour l'Extrême-Orient. Il influencera
sur-le-champ les développements de la péninsule coréenne, et exacerbera les
tensions entre le gouvernement chinois et Taïwan. Il soulèvera pour le Japon
l'urgence de débattre l'opportunité de s'embarquer dans un vaste programme de
réarmement. À la fois en Corée du Sud et au Japon, le débat s'engagera sur
l'opportunité d'aller de l'avant avec l'expansion de l'arsenal nucléaire.
L'Extrême-Orient se verra
confronter à une question vitale: le choix d'un mode d'intégration pour sa
région, comme le fit l'Europe durant la deuxième moitié du dernier siècle. Les
écueils sont visibles. La Chine et la Corée sont deux pays divisés, chacun en
quête de réunification. Et ces trois pays - Chine, Japon, et la Corée -
nourrissent beaucoup d'anciennes rancunes les uns envers les autres. Ces
rancunes ne sont pas insurmontables, comme l'histoire de l'Europe nous le
montre, mais les griefs doivent être pris au sérieux et les torts redressés. Cela
va-t-il se faire?
Le principal avantage de prendre
parti pour la coopération et la réconciliation des pays de l’Extrême-Orient va
de soi. La force conjuguée du pouvoir économique, politique, et, eh oui! , militariste
de l'Extrême-Orient serait formidable dans le demi-siècle à venir. Dans
la transition que le système-monde est
en train de subir de sa présente structure historique - celle d'économie-monde
capitaliste - à quelque chose d'autre, le bloc de l’Extrême-Orient serait
appelé à jouer un rôle important, voire le rôle clé.
Le côté négatif est aussi
évident. D'abord, un tel projet ferait front à une opposition farouche de la
part des États-Unis et, dans une moindre mesure, de l'Europe de l'Ouest. Il
pourrait aussi avoir à s’affronter à une opposition de la part de
l'Inde. Mais, et cela compte peut-être davantage encore, il alimenterait un
débat contradictoire au sujet du rôle que la Chine et le Japon auraient à jouer
dans l'ordre proposé quel qu'il soit,
et, en plus, au sujet de
la réticence de la Corée d'être reléguée à un petit rôle sans une
véritable voix au chapitre. Plus d'une expérience d'unions régionales au siècle
dernier ont échoué à cause précisément
d'un tel différend.
Ce qu’il faut retenir, c'est que l’objectif de la réconciliation
politique et de l'intégration de l'Extrême-Orient est une question qui peut
quasiment se résoudre uniquement à l'intérieur du pouvoir de l'Extrême-Orient
lui-même. Le reste du monde n’y peut rien, autant pour seconder le projet que
pour le contrer. La balle, pourrait-on dire, est dans les mains de l'Extrême-Orient.
Par Immanuel Wallerstein
Traduit
de l'anglais par Léo Poncelet
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fax: 1-203-432-6976.
Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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