Fernand Braudel Center, Binghamton
University
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Commentaire 158, 1er avril 2005
Le testament géopolitique de George W. Bush
Ces jours-ci, les journaux
nous disent que George W. BUSH se préoccupe de son héritage historique. Pour
quoi les historiens se souviendront-ils de lui dans 25 ans ? Apparemment
il pense qu'on se souviendra de lui pour avoir fait avancer la liberté dans le
monde et en particulier au Moyen-Orient. Voilà qui me parait hautement
improbable. Je pense qu'on se souviendra de lui pour avoir enraciné le
basculement géopolitique majeur qui va durer : l'axe PARIS-BERLIN- MOSCOU.
Ceci vient à l'esprit car le 18 mars s'est tenue à Paris une réunion des
dirigeants de ces 3 pays (plus l'Espagne). Rien d'extraordinaire n'a été décidé
à cette réunion. Il s'agissait d'une réunion ordinaire, mais qui se tient
maintenant assez régulièrement. C'est la régularité tranquille de ces réunions
qu'on devrait relever.
Les changements
géopolitiques sont analogues au mouvement des plaques tectoniques sur la terre.
Les plaques tectoniques se déplacent sous la surface visible. Elles bougent
sans arrêt. Les plaques peuvent à la
fois converger ou diverger. En certains endroits, la pression des plaques qui
convergent ou les fissures entre les plaques qui divergent conduisent à une
explosion que l'on appelle un tremblement
de terre. De la même façon, dans le domaine géopolitique, nous observons
les explosions résultant de la rencontre de deux plaques quand éclatent les
guerres mondiales. Les guerres mondiales ne peuvent pas nous échapper mais nous
sommes moins attentifs aux phénomènes de divergence, qui amènent à une
reconfiguration durable des arrangements géopolitiques, ce qui en termes
géologiques correspondrait à la création de nouveaux continents séparés.
Le monde géopolitique a
vécu une convergence majeure, à savoir
la guerre mondiale de 1914 à 1945 entre l'Allemagne et les Etats-Unis, d'où est
issue l'hégémonie des Etats-Unis dans le système-monde. Ce nouvel ordre
mondial connaissait une grave cassure définie par la Guerre Froide, mais les
deux plaques de ce nouvel ordre mondial n'ont jamais convergé. Il n'y a pas eu
de guerre chaude entre les deux adversaires. Par ailleurs, il y avait au même
moment des tendances divergentes. Celle que les Etats-Unis ont le plus redoutée
était l'éventualité d'une Europe se retirant de l'Alliance Atlantique et
prenant la tête d'une alliance PARIS BERLIN MOSCOU.
Il y eut beaucoup de petits
mouvements dans cette direction. L'idée d'un lien PARIS MOSCOU a été suggérée à
diverses reprises par Charles De Gaulle, qui vit cela comme une façon de
restaurer la centralité de la France et
de l'Europe dans le système- monde. Mais
le traité franco-soviétique qu'il signa en 1944 fut englouti par la force des
alliances de la Guerre Froide, et il faut dire aussi par la puissance du PCF à
l'époque, une donnée qui tracassait De Gaulle et qu'il estimait devoir
s'employer à réduire. Les Etats-Unis et les Chrétiens-démocrates allemands
firent tout leur possible pour éviter la réunification et la neutralité de l'Allemagne qui aurait
été l'annonce d'un second traité de Rapallo entre l'Allemagne et l'URSS. Mais
cette possibilité fut également suggérée par
ce qui fut nommé « l'OSTPOLITIK » de Willy Brandt, à laquelle
les Etats-Unis s'opposèrent très vigoureusement.
Et quand Gorbatchev arriva
au pouvoir en URSS il proposa la vision de la « maison commune » européenne,
une idée qui fut ensuite abandonnée quand Eltsine chassa Gorbatchev du pouvoir.
Le fait est que toutes ces tentatives d'aller vers un axe PARIS-BERLIN-MOSCOU
ne furent pas simplement combattues par les Etats-Unis mais qu'elles le furent
avec succès, principalement quand les Etats-Unis brandissaient la fracture
idéologique de la Guerre Froide. Cet argument cependant devint d'un usage plus
difficile après la dissolution de l'URSS et l'effondrement des régimes
communistes d'Europe centrale et orientale. Les plaques géopolitiques
sous-jacentes se mettaient maintenant en
mouvement et lentement mais sûrement s'écartaient. Ce qui s'est passé après
2001 c'est que BUSH dans ses tentatives
avortées d'intimider l'Europe de l 'Ouest et la Russie a accompli
l'exploit d'accélérer la
séparation entre l'Europe et les Etats-Unis au point qu'une fissure majeure est
en voie d'être confortée. Nous ne prendrons conscience de la permanence de ce
processus que dans 10 ans. Mais quand les historiens de 2025 jetteront un regard
rétrospectif sur cette période ils retiendront ce réalignement comme le
principal héritage géopolitique de Bush, la seule transformation à porter
directement au crédit de son administration.
Bien sûr, la question
est de savoir quelle différence cela provoque dans l'évolution du
système-monde. L'installation de l'Europe comme acteur politique bien séparé
des Etats-Unis va se combiner avec l'éviction du dollar de son rôle de seule
monnaie de réserve, les deux mouvements se renforçant l'un l'autre. Les
Etats-Unis en ressortiront très affaiblis, affaiblis en termes réels mais aussi
perçus comme très affaiblis y compris sur le plan militaire. Et alors nous nous
retrouverons dans un autre jeu.
Il y aura trois débats géopolitiques
à suivre.
Le premier sera la compétition de l'Asie
Orientale avec l'Europe pour l'occupation de la place centrale dans le
processus d'accumulation du capital dans les décennies qui viennent. Le degré
de cohésion politique que l'Europe et de l'Asie Orientale réussiront à
atteindre chacune de leur côté aura une influence majeure sur l'issue de cette
compétition.
Le second sera la lutte de ce
qu'on pourrait appeler les puissances moyennes qui sont aussi des géants
régionaux : Inde, Brésil, Afrique du Sud au moins pour maintenir leur
place et affermir leur position (et leurs alliances) dans cette nouvelle arène
géopolitique.
Le troisième sera de savoir comment les
Etats-Unis seront capables de s'adapter à ces nouvelles réalités dans
lesquelles leur rôle réel comme leur rôle perçu seront bien moindres
qu'aujourd'hui.
Si l'on veut observer ce
réaménagement et ses conséquences avec sobriété et intelligence, il est crucial
de ne pas analyser les variations dans les positionnements des Etats au fil des
jours des semaines ou même des années. Il y aura des hauts et des bas avec une
certaine volatilité comme dans les cours boursiers. Ce qui importe ce sont les
tendances à long terme. De plus il est important de prendre les déclarations
publiques des leaders avec précaution. Tous les hommes politiques ont à
s'adresser à des publics nombreux et variés et tous sont engagés dans des
actions de désinformation. C'est moins ce qu'ils disent (encore que quelques
fois le discours public soit très révélateur) ou ce qu'ils promettent de faire
que ce qu'ils font vraiment.
Dans tous les cas, dans le cadre
d'ensemble du pouvoir déclinant des Etats-Unis, il apparaît un déclin immédiat
de la portée des actes et des paroles de GW BUSH. Il a dépassé le point
culminant de sa puissance politique intérieure et il récoltera bientôt le fruit
des revers géopolitiques que les Etats-Unis vont subir. Il sera condamné
au-delà de ce qui serait justifié par l'analyse. Mais d'autres penseront qu'il
n'a que ce qu'il mérite.
IMMANUEL WALLERSTEIN
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fax: 1-203-432-6976.
Ces commentaires, édités deux
fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde contemporain, à
partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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