Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentaire No. 20,
Bilan de trente ans de «globalisation»
Le Matin, 22 sept. 1999, p. 17
Durant les dix dernières années,
la «globalisation» a été contée aux politiciens, journalistes et étudiants
comme quelque chose de récent qui aurait tout bouleversé. Certains trouvent la
globalisation merveilleuse et inévitable. Ceux qui sont contre pensent qu’elle
constitue une terrible menace, mais réversible.
Sur le plan géopolitique, les
années 1990 apparaissent comme une «success story» des Etats-Unis. L’Union
soviétique s’est écroulée. Les Etats-Unis se sont engagés dans deux guerres
majeures: contre l’Irak en 1991 et la Yougoslavie en 1999. L’Otan a été
renforcé et élargi. Et économiquement, la bourse américaine s’est emballée pour
atteindre des records sans précédents. A quoi il faut ajouter un taux
d’inflation et un niveau de chômage très bas.
On ne peut pas en dire autant des
autres parties du monde. La zone de croissance des années 1970 à 1990, l’Est
asiatique, connaît des problèmes. La bulle spéculative japonaise a éclaté en
1990 et l’économie est à la traîne depuis lors.
En 1997, la fameuse crise
asiatique a conduit à l’effondrement des monnaies et à des restrictions
économiques dans une bonne partie de l’Asie de l’Est et du Sud-Est. L’économie
russe se trouve dans le chaos. Ne parlons pas de l’ex-Yougoslavie. Le Mexique,
le Brésil, l’Argentine ont tous connu une mini-crise. Quant à l’Afrique, elle
reste globalement une zone désastrée. Enfin, l’Europe occidentale a maintenu sa
tête hors de l’eau, mais le niveau de chômage est encore élevé, et le projet
européen, toujours sujet à controverse, fait du surplace.
Changements de discours
Aujourd’hui, même les adeptes du
millénaire néolibéral sont en train de changer de discours. Au début de la
décennie, Francis Fukuyama (auteur en 1992, du livre «La Fin de l’Histoire et
le dernier Homme», NDLR) assurait que nous étions arrivés à la fin de
l’Histoire. En cette fin de décennie, il parle plus prudemment de
«transformation biotechnologique inéluctable de la nature humaine».
Et le FMI, infaillible au début
de la décennie, fait maintenant l’objet de sérieuses critiques non seulement
comme d'ordinaire de la gauche mais aussi de la part des conservateurs pour
avoir négligé l’impact politique d’une libéralisation illimitée du marché
mondial.
Au lieu d’analyser les années
1990 comme le point de départ d’une utopie néolibérale que rien ne peut
arrêter, il serait plus utile de la voir comme une phase de stagnation du cycle
de Kondratieff, phase qui a commencé vers 1970. Elle correspond à toutes les
descriptions habituelles d’une telle phase : les profits de la production ont
chuté considérablement par rapport aux niveaux de la période 1945-1970; par
conséquent, les détenteurs du capital ont transféré leur point de recherche de
profits de la sphère productive vers la sphère financière; le chômage a crû de
façon significative à travers le monde; et enfin, il y a eu d’importants
déplacements des lieux de production des zones à haut salaire vers des zones de
bas salaires.
Les années ’70 furent appelées l’ère
de «stagflation». Le taux de chômage était élevé, et on connaissait, surtout
aux Etats-Unis, un ralentissement économique combiné à une inflation élevée. C’était
aussi la période de croissance pétrolière de l’Opep (pays producteurs de
pétrole, NDLR). Pendants des années, les média n’ont parlé que de cela.
C’est dans ces années également
qu’est apparue la «Triade », noyau composé de l’Amérique du Nord, l’Europe
occidentale et le Japon. Parler de «Triade» était une reconnaissance du déclin
relatif des Etats-Unis. Les trois puissances négociaient leurs différences dans
des lieux comme la Commission trilatérale et le G7 (sept pays les plus
industrialisés, NDLR). Et elles ont commencé à se faire concurrence dans
l’économie mondiale.
Déclin américain
Les années ’70 furent la décennie
européenne. Les Etats-Unis furent tellement mauvais que Jimmy Carter ne fut pas
réélu, malgré l’héritage du scandale de Nixon, le «Watergate».
Le décor a changé dans les années
’80, où quatre mots étaient à la mode. Le premier était le «surendettement». Ceux
qui avaient emprunté dans les années ’70 ne pouvaient pas rembourser. Cela a
conduit la Pologne, en 1980, aux grèves du syndicat « Solidarité», qui ont
finalement mené à la chute de l’ensemble de la structure satellite de l’Europe
de l’Est. En 1982, le Mexique, suivi d’une cascade d’autres pays
latino-américains, a annoncé qu’il allait manquer à ses engagements.
Le monde avait besoin de nouveaux
prêteurs pour soutenir les besoins spéculatifs du capitalisme mondial. Il en
trouva deux. L’Administration reaganienne, qui a conduit à la plus grande
expansion de la dette américaine de l’histoire des Etats-Unis. Le
«keneysianisme militaire» de Reagan arracha les Etats-Unis de la grave
récession dans laquelle les coupes claires les avaient plongés, mais au prix
d’une dette énorme, financée par les Japonais.
Le deuxième groupe de nouveaux
prêteurs furent les grandes multinationales américaines. C’était l’ère des
«junk bonds» (obligations à risque, NDLR), qui permirent des reprises massives
d’entreprises par des spéculateurs, qui dépouillèrent les entreprises d’une
grande partie de leur capital et de larges segments de leur force de travail.
Enfin, les années 1980 furent
incontestablement la décennie du Japon, avec des Etats-Unis qui dégringolaient
derrière.
Puis vinrent les années 1990. Au
moment où le législateur semblait empêtré dans le problème de la dette
américaine, la bulle japonaise a éclaté, laissant de la place aux entreprises
américaines. Celles-ci, désormais de taille réduite, purent entamer leur
frénésie spéculative et repartir vers une croissance, profitant du contrôle
momentané des nouvelles industries technologiques.
Le mot à la mode devint
«globalisation», qui signifiait en fait que le gouvernement américain et le FMI
joignaient leurs efforts pour essayer de forcer l’ouverture des frontières de
chaque pays afin de libéraliser l’entrée et la sortie du capital mondial.
Mais c’est le succès même de la
globalisation qui a causé sa perte. La crise est-asiatique et les transformations
politiques qui suivirent en furent une conséquence. Le retour au pouvoir de
gouvernements socio-démocrates à travers l’Europe et aux Etats-Unis en fut une
autre. Par mesure de prudence, ces gouvernements ont suivi la ligne de la
«globalisation», mais leur élection fut le résultat des craintes des électeurs.
90% des observateurs prévoient une importante phase descendante de la bourse
américaine. Les cours sont surévalués et autoalimentés par l’optimisme des
investisseurs. Mais pour combien de temps ?
L’heure du bilan
Si on jette un oeil sur les
trente dernières années, que voit-on réellement ? Tout d’abord, une
polarisation grandissante du système mondial. Jamais dans l’histoire moderne le
fossé entre le Nord et le Sud n’a été aussi grand. Le fossé est économique,
social et démographique.
Nous constatons ensuite une
polarisation grandissante parmi les Etats du Nord. Ceux qui vont bien n’ont
jamais été aussi bien, c’est vrai. Mais les zones de pauvreté se multiplient.
A vous donc de faire le bilan de
cette histoire de la globalisation.
Immanuel Wallerstein
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